Le Génie des infirmières

 

Introduction

C’est l’histoire de cinq infirmières, cinq Oreilles, quatre Dialogueurs, et tapis dans une silencieuse présence le génie des infirmières tous réunis pour une exploration… plus précisément pour « un dialogue métamorphique ».

Partant du constat que le Dialogue a un potentiel encore inexploré, Isabelle Groneman crée en juin 2009 un groupe de recherche autour du Dialogue conçu comme « une plate-forme d’accélération, de transformation de soi et potentiellement de la société ». Peu à peu au fil de l’année la gamme des dialogues a pris de l’ampleur.

Ce 22 octobre 2011 au cours d’un 6ème Dialogue public c’est le génie des infirmières qui est honoré. Au coeur de l’échange un postulat de départ et aussi une réalité : celle d’un décalage entre les valeurs profondes de nombreuses infirmières et la difficulté de les exercer au cœur même de l’hôpital. Comment faire évoluer la prise en compte de l’humain dans le monde de l’hôpital, dans un contexte difficile, de coupes budgétaires et de pressions ?

Et si une solution était dans l’évolution des infirmières par une meilleure connaissance d’elles-mêmes ? Et si les infirmières venaient à mieux connaître leur génie, comme un axe leur facilitant l’accès à une parole libre, consciente, puissante ? Est-ce que cela pourrait être une révolution pour l’hôpital ? Pour les infirmières elles-mêmes ?

 

 

Au programme de cette demi-journée de fins ingrédients pour une recette alléchante : la présence d’hommes et de femmes ; des infirmières volontaires pour se prêter à l’expérience du dialogue, des « Oreilles », représentant la société civile, et des dialogueurs pour accompagner et faciliter un processus divisé en trois étapes successives :

Une ronde de présentations puis…

1ère étape : les témoignages des infirmières écoutés individuellement par des « oreilles » qui ne connaissent pas le métier ;

2ème étape : le dialogue en cercle sur le sujet «A la découverte du génie des infirmières » ;

3ème étape : un temps créatif «comment faire rayonner le génie des infirmières ? » avec création d’une œuvre sonore. 

À cela s’ajoute trois intentions au dialogue :

1. porter la voie des Infirmières dans la société civile,

2. reconnaître, explorer quel est le génie des Infirmières

3. le révéler et le porter plus largement dans la société civile.

  

L’intention du dialogue est donc d’explorer les questions suivantes : qu’est-ce qui fait que les infirmières ont du génie ? Qu’est-ce qui les motive, quel est leur talent ? Quel est ce génie collectif qu’elles portent et comment l’exprimer, le faire connaître en dehors des salles de soin, dans la société ?

Les présentations introductives, révèlent que les infirmières présentes exercent en puériculture ou en pédiatrie mais aussi et surtout en soins palliatifs dans des structures diverses (PMI, hôpital, HAD). Une participante est notamment membre de l’observatoire de la fin de vie (créé il y a un an)… Soins palliatifs, contact avec la fin de vie : pour qui est en dehors de l’hôpital, cela évoque immédiatement, une certaine atmosphère …

Certaines infirmières présentes se sont éloignées de la profession après 25 ans de bons et loyaux services, fatiguées ou avec le désir de continuer autrement, ailleurs. Certaines quittent les soins pour l’enseignement, ou pour porter ailleurs le message, « sans oublier vraiment ». Elles se questionnent : pourquoi avoir choisi de travailler dans ce domaine ? Pourquoi y rester si longtemps ? « Ce n’est pas anodin d’être soignant… ».

Ces infirmières qui ont accepté de se livrer à l’exercice du dialogue, « sans savoir où cela les mènerait », sans a priori, ont une parole qui touche, joyeuse et délicate. L’intitulé de la rencontre « le génie des infirmières » les a intrigué. Et à la question « quel est ce génie » ? Elles marquent un temps de silence. Que répondre ? Elles s’interrogent, réfléchissent. Le processus du dialogue est en cours.

Nos infirmières sont des passeuses qui « flirtent » avec la mort, et cherchent cet espace de liberté qui leur permettra de s’arrêter cinq « belles minutes » pour écouter la voix d’un malade, pour chanter, accompagner la souffrance. Loin d’être seulement des techniciennes (ce qu’elles « laissent » aux médecins) même si souvent perçues comme telles, elles accompagnent les malades, les aident à trouver la ressource pour se soigner, pour lutter, leur donner envie de continuer.

Déceler le génie… Écouter.

De leur côté « Les oreilles » viennent là pour écouter, se laisser surprendre par cet univers si confidentiel, qu’elles connaissent plus du côté du patient ou de l’accompagnant. Ce rôle d’écoute a pour intention d’accueillir la parole des infirmières, d’être un ferment et d’aider à révéler le génie, qui sans doute, en filigrane nous relie au delà du personnel.

 

Immersion dans le processus du dialogue :

La première étape du processus est alors enclenchée, celle du témoignage : au travers de binômes avec un représentant de la société civile, une « oreille », les infirmières relatent une expérience qu’elles seules peuvent avoir vécu intensément dans l’intimité des salles de soin, au chevet d’un patient peut être. Ces expériences pourraient détenir en germe le « génie » des infirmières. Et le dialogue le révéler.

Ainsi, pour aider le processus, chaque infirmière raconte à son « oreille » une tranche de vie. L’oreille, dans la qualité de son attention, discerne au cœur du témoignage des éléments qui parlent de son génie.

Explorer. Révéler. @

Deuxième étape - Un temps de partage s’ouvre en groupe, en cercle. En son centre une question : en quoi les infirmières manifestent-elles un génie ? Quel est ce génie? Infirmières et oreilles sont invitées à partager leur ressenti.

Silence. Les infirmières marquent un temps de pause. La question les étonne tout autant qu’elle les touche. Respiration. Introspection.

Peu à peu la parole se libère, des saillies dans le silence. Les oreilles jouent leur rôle de révélateur. Des réflexions à voix haute sont alors exprimées, offertes comme autant de pistes à explorer.

-          Le métier est ambigu, plein de contradictions. Est évoqué le désir des infirmières de ne plus jouer un rôle. S’agirait-il d’enlever le costume ? le génie serait-il d’être soi ?

-          Les infirmières touchent du doigt l’universel, la vie, la mort, une humanité brute qui se révèle, la volonté de la faire ressortir……

-          Les moments d’échange avec les malade sont évoqués comme le désir de trouver, renouveler cet espace de relation et d’accompagnement.  

-          Sur le fil de l’écoute, l’infirmière serait funambule entre un « je peux tout » avec la notion de toute puissance parfois et un « je peux rien »……Trouver le point d’équilibre.

-          Les valeurs……Les infirmières ne sont-elles pas les seules à pouvoir dire à un inconnu « votre vie a de l’importance pour moi » ? L’image est évoquée de l’infirmière comme une lampe qui éclaire dans la nuit.

 

 

 

 

 

Alors… et ce génie des infirmières ? IL est…

 

Un révélateur. L’encre invisible sur les mains de ces « éducatrices aux mains nues » ? Un espace offert pour accueillir cette humanité révélée et en accompagner l’émergence ; un temps pour permettre de faire un voyage intérieur et accéder à une autre forme de vie.

Une passeuse. Et si le génie c’était de transmettre à l’autre le moyen de se soigner, l’accompagner ?

Une présence. À soi-même, comme à l’autre. N’est-ce pas cela l’essentiel ? Dans le simple fait d’être là, en accord, telle une « religieuse sans Dieu ».

Oui, l’infirmière dispose d’un savoir. Mais ce qui ancre sa pratique tient dans le fait qu’elle se laisse surprendre par ce que le malade peut lui montrer. Elle est dans un positionnement particulier. Elle lui offre dans sa présence, son écoute, dans une posture, un espace où l’humanité peut se révéler.

Nos infirmières sont des passeuses qui « flirtent » avec la mort, et cherchent cet espace de liberté qui leur permettra de s’arrêter cinq « belles minutes » pour écouter une voix, pour chanter, accompagner la souffrance. Loin d’être seulement des techniciennes (ce qu’elles « laissent » aux médecins) même si souvent perçues comme telles, elles aident les patients à trouver la ressource pour se soigner, pour lutter, leur donner envie de continuer.

Car, confronté à l’impuissance face à la maladie (notamment en soins palliatif), comment se sentir aidant ? Comment transformer une dichotomie en quelque chose de positif. C’est sans doute là, dans cet équilibre fragile, sur le fil entre toute puissance technique (propre au corps médical et souvent confondu avec le corps infirmier) et présence quotidienne (la spécificité des infirmières) que se nicherait l’humanité.

Et c’est justement là que pourrait se situer le génie, dans cet espace entre la psychologie et la médecine…

 

 

 

 

Grâce des moments et moments essentiels.

Les infirmières sont face à des individus en situation de souffrance, des adultes, des enfants malades. Pourtant, elles évoquent des moments de grâce. Ces moments parce qu’ils sont difficiles à décrire, parce qu’ils sont à la fois privilégiés, douloureux et subtils, sont difficiles à exprimer autour de soi, en dehors du cadre.

C’est à travers la maladie de l’autre que se révèlent des moments essentiels, de proximité, d’enrichissement. Et c’est en cela que réside un certain paradoxe…Comment parler à tous de la subtilité de la souffrance. De moments de grâce qui sont aussi le résultat d’un cheminement personnel propre à chaque soignante, qui ne va pas de soi, qui a pris son temps… Comment partager sur l’essentiel?

 

PAUSE

 

Troisième étape : un temps créatif.

Les infirmières sont invitées à faire des propositions créatives tout azimut pour rendre ce génie visible ou lui donner le rayonnement plus grand dans le monde.

Le processus créatif consiste à tirer une des cartes postales devant soi et de s’en inspirer pour laisser aller son imagination, trouver des idées de choses à faire, d’actions à mettre en place, etc.

Voici la liste de toutes les idées évoqués pêle même en créativité :

- Mener une enquête sur France Culture. Comment les infirmières vous ont accompagné, sauvé (ex : émission les pieds sur terre).

- Trouver les mots justes, être dans la souplesse.

- Recueillir la parole.

- Le « Coming out » des infirmières. Organiser une « Infirmière Pride »

- La vie dans la mort, la fange…une certaine joie.

- Trouver une forme d’équilibre dans les liens naturels et/ou s’inspirer de la nature.

- Aider les collègues à sortir de l’image de la plainte souvent véhiculée.

- Qu’il y ait des témoignages d’infirmières lors des formations.

À noter : l’infirmière fait un voyage au cours de sa carrière. « On s’embarque véritablement avec des patients ». Avec un certain état d’esprit qui évolue au fil du temps. Permettre aux jeunes et futures infirmières d’avoir conscience du fait qu’elles vont parcourir un chemin, qu’elles vont s’embarquer dans quelque chose. Apprendre à faire son métier en conscience. Pour cela donner des témoignages d’infirmières. S’arrêter pour réfléchir.

- Que fait-on de l’universalité ? Du transculturel (partage du génie selon les cultures)?

- Aider les Infirmières à retrouver leur génie entre elles (elles ne sont pas dans la plainte). Alors comment celles qui le reconnaissent peuvent-elles aider les autres à faire rayonner leur génie.

- Recueillir la parole dans un livre blanc.

- La joie : la faire rayonner.

- Créer un logo pour les infirmières (arc en ciel)

- « Entre le bruit et le chuchotement » : faire connaître le génie (le claironner aux médecins et autres professions). Dans l’amphi chuchoter : - « le génie des infirmières c’est… ».

- Création d’un lieu de partage, d’échange où développer ces dialogues. Que les gens se parlent au sein de cette profession. Créer un lieu de lecture, etc.

- Création d’un théâtre forum qui tournerait dans les lieux.

- Parrainage d’une infirmière qui a une longue expérience dans la profession.

- « Votre vie a de l’importance pour moi » : le dire à l’oreille des malades, dans la rue…

- Les infirmières sont dans l’ici et maintenant : les aider à ancrer cette dimension de l’instant.

- Aborder les choses de manière positive/favorable.

- Mon joyau à moi…est-ce partageable ?

- Les dialogues permettent d’élaborer une toile de génie.

 

En clotûre de ce temps créatif, les participants, oreilles, infirmières, dialogueurs ont pris individuellement des résolutions pour eux mêmes que voici :

 

  • Réaliser vraiment ceci : "VOTRE VIE A DE L'IMPORTANCE POUR NOUS".

 

  • Offrir un espace d'écoute itinérant des expériences de "seuils" + lieu à la poésie à trouver.

 

  • Rester silencieuse et laisser venir – Chuchoter.

 

  • Votre vie a de l'importance pour moi -> j'ai de l'importance pour votre vie.

 

  • Aller dans un hôpital (ou clinique) et faire signer les infirmières et tout le personnel sous la phrase "Les infirmières ont du génie - je veux le faire savoir"

 

  • Faire prendre conscience à mes proches des vraies valeurs de l'infirmière en dehors de ses connaissances médicales et techniques. Témoigner de ce dialogue du jour, accepter la valeur propre de l'infirmière "SON GENIE". Dialogue, mise en relation, contact ?

 

  • Un livre à plusieurs mains d'infirmières (Claudine c). Raconter aux autres les moments forts où le génie infirmière s'exprime : conversations avec les amis, la famille +  forum théâtre avec Association Théâtre Arts Lyon.

 

  • Aider les soignants à retrouver leur génie :- formation - One to one - en parler. Réfléchir sur comment déclencher une prise de conscience dans la société.

 

  • Conseiller aux infirmières à qui on demande "qu'est-ce que tu fais comme métier ?" de dire "Je pratique l'écoute plume"... + lettre anonyme à mon frère médecin sur une expérience de génie infirmier.

 

  • Lancer le thème « génie infirmier » en théâtre d'improvisation. Faire un appel "au peuple infirmier" via une revue professionnelle pour leur demander de définir leur génie.

 

  • Recueillir et diffuser des témoignages d'infirmières auprès du grand public, en parler le plus possible.

 

  • Chuchoter plus souvent aux oreilles des mes interlocuteurs. Et si on me demande "pourquoi je chuchote" je dirais que c'est tout le génie des infirmières.

 

  • Dessiner le génie des infirmières et offrir les dessins aux personnes de mon entourage qui sont hospitalisées pour qu'elles l'affichent sur le mur de leur chambre d'hôpital.

 

  • Au prochain contact avec une infirmière lui demander : - "c'est quoi le génie des infirmières" - Un reportage sur les dialogues et le génie des infirmières (émission les pieds sur terre) - Aider Claire à trouver la manière de dire leur génie, leur professionnalisme. Changer ma manière de les voir "sacrificiel" et les regarder comme "avancées" - Etre Oreille à Lyon chez l'amie de Claire.

 

Clôture du processus dialogique :

Moment artistique : assis en rond autour d’un micro, se laissant guider par leur inspiration, les participants ont été invités à laisser voguer leurs pensées, et exprimer spontanément et librement leur ressenti en mots (ou en silences).

Enfin, au terme de cet après-midi d’échanges, les participants ont reconnu la nécessité de laisser à l’expérience le temps de cheminer. Que la confiance et le respect sont des conditions indispensables au dialogue qui a ainsi pu se développer.

Ce temps fut aussi une occasion pour elles de se questionner, de marquer un temps de pause dans leur activité. Si ce temps, bien souvent leur fait défaut la question de fond serait plutôt que faire de ce temps. Non seulement l’infirmière évolue dans sa pratique au fil de sa carrière, mais le métier évolue également au sein de la profession médicale. Parcours professionnels et personnels s’interpénètrent. On peut véritablement parler de cheminement.

Ainsi comment transmettre aux jeunes infirmières et que leur transmettre ? En filigrane, se dessine également une certaine difficulté à communiquer et à diffuser autour de leur profession.

Ce fut aussi une occasion de se ressourcer, se nourrir et s’inspirer pour ensuite porter le message, une certaine parole autour d’elles, au sein de leur profession. « Oui, vous avez un génie, du génie… ».

La posture : la différence entre le futile et l’essentiel. C’est peut-être çela le génie. C’est une conscience tardive de la profession, de là où se situe le génie ; « entre psy et médecin ».

 

Conclusion : entre secret et métamorphose…

Mais que cachent les infirmières ? Quel est leur secret ? Éclairé par le génie, entre éclats de rires, silences complices, et parole libre, le monde du soin, par l’intermédiaire de ses représentantes, les infirmières, s’est ouvert à lui-même et à ses auditeurs l’espace d’un après midi.

On y perçoit le désir de poursuivre la discussion voire d’engager des actions, au-delà de ce temps de partage. De cette exploration conduite par l’équipe des « Dialogues Métamorphiques », a germé une première matière.

Les éléments qui se sont révélés donnent un premier éclairage sur la réalité d’une profession. Ces éléments se suffisent à eux-mêmes tout autant qu’ils réclament un développement, un prolongement.

On pressent en effet un certain décalage entre la perception de la profession d’infirmières par la société civile et le quotidien de cette profession.

Ainsi que faire de ce qui a germé, de ces propos, de ces inspirations ? Si chacune et chacun est reparti avec quelque chose en plus, se pose la question du devenir comme du cheminement à la fois de manière individuelle et collective.

Attention, la métamorphose va commencer…

 

 

 

Alors comment prolonger l’expérience ? De quelle manière ?

Quelques propositions ont été faites :

-          Se revoir dans six mois pour faire le point sur les résolutions et pouvoir approfondir l'expérience, ou la faire vivre à d'autres.

-     Organiser une conférence téléphonique pour faire le point sur les résolutions et/ou partager les résonnances de nos partages.

-          Amorcer de premières pistes de réflexion pour aider à diffuser, essaimer…

A nos initiatives…

Sybille Chevreuse,

Oreille et rédactrice de cet article.